Aller le contenu

Blogus Terminus…

… où comment j’en suis arrivé à abandonner mon blog voyage.

P*tain trois ans… trois ans que je n’ai pas publié le début de la queue d’une lettre sur ce blog. Pas une voyelle. Rien. Trois ans… je revenais tout juste d’Iran les yeux frais de beautés millénaires et la tête médusée de complexité. Pourtant j’ai toujours aimé écrire et ruminer mes voyages par ce biais. Seulement depuis trois ans… je gobe égoïstement mes ressentis et les mots s’envolent comme un pet sur une toile cirée.

Arrêt brutal? Oui… mais comment se fait-ce?

Cascade en série de phalanges broyées ? Crise dépressive de la page blanche ou allergie informatique prononcée? Non non… rien de tout ça. Bien loin de la dextérité de Franz Litz mes phalanges se portent toujours très bien ; la « page blanche » est surélevée au rang d’œuvre d’art et mes allergies ne virevoltent qu’au rythme du printemps.

En vérité pour balancer quatre ans de boulot par dessus le clavier il faut une bonne dose de doute. Au début tout n’est que feeling… et j’ai eu du mal à m’avouer les raisons concrètes de cet arrêt. Sans doute parce que je tirais une réelle fierté mon travail. Et qu’en creusant je me serais confronté trop vite au sentiment de faire fausse route. Pas à l’échec. A la fausse route. L’impression d’une prise de tête, d’avoir glissé sur un chemin qui n’était pas pour moi.

Alors raisonne en moi l’echo d’une sagesse ancestrale:

« Chacun sa route, chacun son chemin »

Passe le message à ton voisin. Tonton David avait raison depuis le début.

Les raisons d’ailleurs… elles sont aujourd’hui -un peu!- plus claires. Je voudrais les écrire, pour moi d’abord et ne pas laisser les choses en l’état, mais aussi pour ceux dont les titillements du doute picotent doucement les pensées vagabondes.

Il y a un peu de schizophrénie là-dedans… Peut-être que certains s’y retrouveront. Pour me sentir moins seul dans ce déballage parfois confus, j’invite votre indulgence et votre réflexion sur les incohérences qui taraudent immanquablement votre esprit. L’article ne manque pas de bienveillance… ainsi quand tu verras le hashtag #TeamSkizo pense à tes contradictions et comme moi fais toi des câlins. Il n’y a aucun mal. Nous sommes tous des êtres humains.

Blogger fût une aventure riche. Dans ce milieu j’ai eu le plaisir de rencontrer des personnes aux profils aussi variés qu’insoupçonnables; des personnes qui s’assument, bien loin du cliché du backpacker qui voudrait que sa « coolitude » augmente à mesure qu’une couche gras fige sa tignasse mal lavée. J’ai participé à des voyages de presse, je me suis vendu, j’ai tutoyé la précarité professionnelle et donc le véritable savoir-faire nécessaire pour exister dans ce milieu. Cela demande du temps et de la persévérance.

C’était un loisir qui offrait de belles opportunités (facilités de voyages, visibilité etc.). J’avançais donc tranquillement mes petits pions quand ce feeling est apparu..  

Un feeling étrange et pénétrant… proche d’une trahison où chaque nouveau post raisonnait comme le hara-kiri de mon honnêteté. A la confusion revenons aux questions simples: Pourquoi j’aime voyager? Découvrir of course mais aussi pour me perdre et m’égarer dans le temps. Pourquoi je bloguais? Pour digérer ces expériences… mes voyages sont moins la fuite d’un quotidien plus circonscrit qu’une recherche d’altérité. Je veux ressentir la beauté d’un paysage; renifler la puanteur d’une décharge; m’engueuler avec les taxis et supporter des regards globuleux que je ne comprends pas. Comment gérer l’improbable? Comment faire face à l’inconnu? Et comment vais-je réagir? Voilà ce qui m’intéresse… voilà ce que je voulais retranscrire. Le voyage est une aventure intérieure. Conception originelle que je ne pense pas être le seul à partager. Ecrire pour donner des conseils? Non… pas mon truc.

Et pourtant… pris dans le tourbillon d’insoupçonnables forces insidieuses, l’univers des blogs m’a progressivement éloigné de cette conception. J’aurais pu trouver un autre équilibre, faire autrement, mais j’ai pas eu le recul nécessaire pour trouver ma voie.

Au final ce sont trois éléments combinés qui m’ont tournicoté la tête : 

#1 La tyrannie envahissante du nombre²

Rares sont les schizo-bloggeurs qui mettent leurs œuvres à disposition de millions de gens avec le souhait de ne jamais être lu/vu. Beaucoup sont là pour « conseiller », « partager », « inspirer » etc. c’est mignon et chevaleresque. Mais pour ne pas mourir tout seul abandonné sur un bout de toile un blog vivant repose notamment sur deux principes:

  • La production régulière d’un contenu de qualité;
  • Le développement et l’entretien d’interactions 

Passons sur le premier point. Comme partout les blogs vont du très bon au très mauvais.

J’ai eu plus de problèmes avec les interactions… à force de persévérance celles-ci sont amenées à s’étoffer et à se ramifier pour mieux en appeler d’autres. En soi pas de mal… mais le rôle quantitatif attribué à ces interactions que l’on mesure en nombre de cœurs, de commentaires ou de pouces levés m’a toujours dérangé. Combien de classements sur ces bases? Combien de concours ou de course aux likes? Well… on dirait des comparaisons de PIB, des mesures étalons et le plus souvent la finalité même de certains blogs. C’est sont pourtant l’une des clés de visibilité et j’avoue n’avoir eu ni le talent ni la volonté pour entrer pleinement dans ce type de jeu. J’y étais même mal à l’aise. 

Déjà que nous sommes envahis par les chiffres… rattacher le plaisir et l’impalpable des ressentis à des valeurs numériques me semblait juste inconciliable. Sans doute ai-je attaché une trop grande importance à ce levier de développement. J’aurais pu vivre ça d’un peu plus loin et continuer mon petit bonhomme de chemin sans y prêter trop d’attention. Anyway…

J’avais atteint la limite au-delà de laquelle mon plaisir commençait doucement s’émousser.

#2 La dictature du cool selon oui-oui

Inutile de se cacher derrière son petit doigt. « Oui » deux fois « Oui » les voyages vendent du rêve… Beaux paysages, gueules bronzées sur fond d’exploits & de moments de joie. On s’expose petit nombril dans l’instantané merveilleux d’une autre vie. En réalité on partage moins qu’on ne montre via un canal toujours formaté… « Medium is the message » comme dirait l’autre et oui la Dictature du cool existe bien. Nous véhiculons de l’émotion parce que la structure du média fonctionne comme ça. Le bon post, tweet, snap etc. rapporte du like et des commentaires. L’interaction sur soi flatte l’ego. Il n’y a pas de mal à se faire du bien mais est-ce vraiment honnête? Vis-à-vis de nous même? De ceux qui nous lisent?

Les moments « extraordinaires » existent indéniablement. Le lecteur les voit s’enchaîner comme une ribambelle d’instantanés. Mais j’estime que leur valeur émotionnelle est largement surévaluée par rapport à la réalité plus longue d’un voyage. Ce sont des petits morceaux. Les plus doux mais ce sont que des petits morceaux.

Comme les copeaux de chocolat dans la Stracciatella;

Comme le frisson d’un regard posé sur l’être aimé;

Comme l’écume d’une vague qui se fracasse sur la grève.

Rien de mal à vouloir faire sourire mais il y a un effet de loupe. Montrer son kiff et de belles photos c’est bien… mais Dieu que dans ce maelstrom j’ai trouvé plus difficile d’évoquer autre chose! La lassitude? la joie? l’indignation? Savoir ce que l’on fout à tel endroit? Il y a aussi des interrogations très personnelles… certains parlent du voyage avec talent mais le fait de le retranscrire dans un océan de sur-évaluation du « cool » me fatigue. Et dans ce jeu où l’interaction est l’omega de la visibilité je n’y trouvais pas mon compte.

La « festivité perpétuelle » well… j’ai toujours eu du mal à rentrer dans cette danse. Par pudeur mais aussi parce qu’il s’agit d’une conception réductrice du voyage. Pour résumer je ne me sens ni « cool » ni « citoyen du monde »… l’ailleurs n’est pas peuplé de bisounours et l’on trouve autant gros co*nards que de gens fabuleux absolument partout.

Voilà voilà… désabusé du « oui-oui land » j’aime tirer la langue aux personnes qui s’affichent vautrés dans un éternel bonheur. Plus que de l’indécence il y a là un manque d’honnêteté complet vis-à-vis de la vie. Rassure-toi lecteur… le grognon que je suis précise qu’il souhaite un maximum de bonheur pour tout le monde, que je n’en reste pas mois une personne agréable et ouverte à la rencontre sans aucun a priori.

#3 L’autocratie désenchantée du marketing touristique

Si j’ai arrêté d’écrire au retour d’Iran c’est parce que… ben je voulais pas dire où j’avais été. C’est peut-être le truc le plus étrange pour un blogueur voyage mais c’est la vérité.

La raison est simple: c’est par égoïsme… je voulais garder pour moi ces petits moments improbables au milieu de nulle part. Ces petits frissons de me retrouver face à l’imaginaire d’un pays qui me fait rêver depuis tout petit. Cette société tellement différente de la nôtre… cette machine à cogiter. Bref… je ne voulais pas contribuer à « défricher » sur la toile un terrain déjà en passe de devenir le lieu touristique à la mode. Je ne voulais pas résumer ce pays à l’émotion. Je ne voulais pas le circonscrire à des images; aux clichés naissants; l’inviter comme d’autres dans la danse des destinations toutes prêtes à consommer. C’est la porte ouverte aux stupides comptage de pays, aux raccourcis de langages… d’ailleurs on ne « fait » pas l’Iran comme on ne « fait » aucun autre pays. Cette expression est à bannir. On ne « fait » pas une destination comme on cuisinerait tous le même gâteau à consommer de concert.

C’est vrai quoi… « consommer » des destination? Et la poésie bordel?

Loin le temps où les touristes gambadaient au rythme de leurs inspirations captées aux hasard des vents (si ce temps a existé). Maintenant les destinations se structurent et se vendent. Là encore rien de mal à ça… professionnellement cela prend sens et les blogs y prennent une part significative. J’y ai participé en tant que blogueur. Je me suis souvent bien amusé et j’ai découvert des endroits où je n’aurais sans doute jamais mis les pieds. A côté de ce véritale plaisir pourtant là aussi je me demandais dans quelle mesure j’étais honnête avec moi-même #TeamSkizo. Le tourisme bouleverse des économies et apporte son lot positif de retombées non délocalisables (création d’emplois, mise en valeur d’un patrimoine etc.). Mais comme beaucoup et sur chaque continent j’ai vu un nombre fou d’externalités scandaleuses (folklorisation, prostitution, pollution, exploitation, frictions avec les habitants etc.) qui ne manqueront pas de s’amplifier avec la croissance fulgurante du tourisme international. Participer à ça? Non. Je n’avais plus envie. Sans doute ai-je noirci le tableau dans ma tête… mais de la redondance de ces externalités le monde semblait se rétrécir et soudainement devenir moche. On s’éloigne de « oui-oui land ».

Well… A considérer l’ensemble je ne voulais plus vendre aucune « image ». Et encore mois de contribuer à ce qui, pour beaucoup d’endroits, ressemble étrangement à une  vraie crise de croissance. Certains dénoncent ces excès. D’autres trouvent des angles originaux; de nouvelles manières de voyager etc. Je reste persuadé qu’il reste de la place pour réenchanter le monde. Mais il y a trois ans.. au retour d’Iran je ne voyais pas comment.

Je sais que mes arguments ne sont pas exempts de contradictions. Peut-être parce que je me suis perdu… perdu quelque part entre le plaisir irrationnel du début et mes questionnements face aux pratiques professionnelles. Un plaisir trop déconstruit enlève une part de magie… toujours est-il que j’aurais pu trouver ma voie. Maintenant de deux choses l’une soit je reviens dans la danse soit je me retire. Je suis parti faire le grognon tout seul dans mon coin depuis un petit bout de temps :-) C’est pas forcément l’attitude la plus intelligente. Peut-être un jour reviendrai-je sur le dance floor… la vie est longue et ce jour là je danserai à ma manière.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Notifiez-moi des commentaires à venir via email.

CommentLuv badge